Charles CHÂTELAIN, chirurgien
- il y a 2 jours
- 6 min de lecture
°1681 (Condé-sur-l’Escaut) +1712 (Bergen-op-Zoom), sosa 972

Nous avons fait connaissance avec Charles CHÂTELAIN à l’occasion de mon premier challenge AZ en 2022 ; j’y retraçais ses origines.
Charles CHÄTELAIN voit le jour à Condé-sur-l’Escaut en 1681 – une époque troublée dans une région troublée. De longue date, Condé est disputée par les Flamands, les Français et les Espagnols.
La ville est définitivement rattachée à la France par Louis XIV en 1678, et c’est donc en territoire français que mon ancêtre naît.
Je retrouve Charles en 1702 à quelque 200 kilomètres de là, à Bergen-op-Zoom, ville de garnison du Staats-Brabant (actuel Brabant-Septentrional), un des pays de la Généralité rattachés aux Provinces-Unies [1].
Par quel truchement de l’histoire est-il arrivé là ? Je l’ignore.
Toujours est-il qu’en ce jeudi 19 janvier 1702, il épouse Dina van FERNIJ, femme de la bourgeoisie de la ville (elle fait partie d’une famille d’orfèvres) et veuve en premier mariage de Johannes BIESMAN [2], de son vivant chirurgien et poorter [3].
Charles et Dina sont alors respectivement âgé·es de 20 et 34 ans.
Charles CHÂTELAIN devient juré de la guilde des chirurgiens de Bergen-op-Zoom en 1704. Il a désormais 23 ans et vient certainement de terminer son apprentissage – peut-être l’a-t-il d’ailleurs débuté auprès de Johannes BIESMAN ?
Le métier de chirurgien, contrairement à celui de médecin, qui fait suite à des études universitaires, s’apprend au cours d’un apprentissage de trois ans auprès d’un maître chirurgien établi. L’apprenti signe un contrat d’apprentissage. Au terme de cette période, il intègre la guilde de la ville comme gezvoren (juré).
Intégrer la guilde offre une protection financière, notamment pour la femme et les enfants en cas de décès. Elle offre également une protection contre la concurrence déloyale et le charlatanisme.
Une fois son apprentissage terminé et son examen pratique réussi, le chirurgien passe donc maître et peut tenir boutique – c’est là qu’il reçoit les patients pour effectuer les soins. Il y vend également des onguents, des potions et des pilules.
Charles CHÂTELAIN s’établit comme chirurgien dans la boutique que son épouse a hérité de Johannes BIESMAN, et dont elle a l’usufruit pendant la minorité de ses enfants.
Charles fera partie de la guilde jusqu’à son décès en 1712. Il en sera le deken (doyen) en 1705. La fonction de deken est la plus haute fonction que l’on peut avoir au sein d’une guilde ; le deken est élu chaque année par ses pairs.
Que recouvrait la pratique de Charles CHÂTELAIN ?
Dans les Provinces-Unies de l’époque moderne, les taux de mortalités infantile et juvénile sont très hauts – de l’ordre de 25 à 30 % – ; la mortalité maternelle est également très forte.
De fait, l’espérance de vie à la naissance est de seulement 27 à 35 ans au cours de la période moderne.
En somme, si l’on atteignait sans encombre sa troisième année, on pouvait espérer atteindre un âge honorable.
Malgré tout, entre les conditions de vie – difficiles – et les conditions de travail – rudes –, si l’on parvenait à l’âge de 50 ans, on était bien abîmé.
Les mortalités précoces n’épargnaient aucune couche de la société : le prince Guillaume II d’Orange mourut en 1650 de la variole, il n’avait que 24 ans ; son fils Guillaume III atteignit péniblement 52 ans.
Quant à Charles CHÂTELAIN, il meurt en 1712, à l’âge de 31 ans [4].
Les affections les plus courantes étaient les maladies infectieuses, les maladies respiratoires, les maladies du système digestif. Abcès, ulcères et œdèmes étaient également fréquents, de même que les hernies. La malaria était fréquente dans les zones marécageuses des polders [5].
Les chirurgiens étaient entre autres spécialisés dans les saignées, la pose d’atèles, l’arrachage de dents ou encore l’application de cataplasmes pour le soin des plaies ouvertes.
Toutes ces interventions se faisaient sans anesthésie : le patient était « endormi » avec de l’alcool, et tenu pendant l’opération.
Passer entre les mains d’un chirurgien ou d’un médecin ne garantissait pas la guérison : généralement, on n’y allait que si l’on n’avait plus le choix. En effet, même en cas d’intervention réussie, le risque d’infection de la plaie était élevé.
Si je n’ai pas d'archives propres à la pratiques de Charles, des livres de comptes de chirurgiens ont été conservés et versés aux archives. C’est le cas des registres de Antonie van der PUT, chirurgien exerçant à la fin du XVIIe siècle à Zevenbergen, petite ville non loin de Bergen-op-Zoom. Ton Kappelhof lui a consacré une étude, que j’ai lue avec énormément d’intérêt [6].
Voici quelques exemples de cas traités par Antonie van der PUT, et que Charles CHÂTELAIN a très certainement rencontrés également.
Ulcère au tibia
En 1693, Antonie van der PUT soigne Gerrit WILMSEN pour un ulcère au tibia.
La « cure » commence le 17 juin et se termine le 24 septembre. Le chirurgien applique plusieurs cataplasmes. Le 18 septembre, il lui provoque une « purge vomitive ».
Le 11 février suivant, il repasse voir son patient pour lui déposer une fiole d’eau. Le livre de comptes ne donne pas plus de précisions.
L’ensemble de la cure coûte 15 florins et 5 stuivers.
Gonflement au bras gauche
Le 8 juillet 1693, Antonie van der PUT commence le traitement du jeune fils de Laurijs TIMMERS. Son bras gauche est gonflé depuis le cou jusqu’à la main.
Le 9 juillet, il applique un cataplasme. Du 10 au 17 du même mois, le chirurgien passe tous les jours contrôler l’état du patient.
Le 18 juillet, il effectue une saignée au nez. Du 19 au 21, puis du 24 au 27, il contrôle chaque jour l’état du jeune patient.
Le 27 juillet, c’est au tour de la domestique de TIMMERS d’être malade : le chirurgien lui prescrit deux pilules.
Le chirurgien passe encore le 31 juillet, puis les 5, 7, 10 et 12 août.
Il sera payé en janvier de l’année suivante.
Brûlures
Les violences interpersonnelles (bagarres, altercations) occasionnent nombre de visites chez le chirurgien, de même que les accidents domestiques : brûlures (qui s’est ébouillanté avec une marmite d’eau ou est tombé dans l’âtre), fractures (qui est tombé d’un arbre), etc.
Du 4 juin au 1er juillet 1693, le chirurgien traite Marike, la fille de feu Hendrik GELIJNS, pour de sévères brûlures : son visage, sa main et son avant-bras droits, sa main gauche, son torse et son genou gauche doivent être bandés. Il passe ensuite chaque jour pour changer les bandages. Le 30 juin, il lui donne un laxatif.
Le 21 juin, il soigne également Jacob, le frère de Marike : ce dernier souffre d’une inflammation au pied qui est soignée avec une pommade.
Le 29 août, le chirurgien négocie le prix de ses prestations avec Adriaantje, la veuve de Hendrik GELIJNS : ils s’accordent sur un montant total de 14 florins. La dette est payée un peu chaque mois. Le 25 octobre, Adriaantje doit encore au praticien 1 florin et demi.
Barbier
Le chirurgien exerçait aussi les fonctions de coiffeur et de barbier, ce qui lui permettait d’augmenter substantiellement ses revenus.
Celui qui voulait se faire tailler la barbe par Antonie van der PUT souscrivait un abonnement. En général, cela coûtait 2 florins à 2 florins 50 pour l’année.
En 1684, van der PUT avait 36 abonnés, et 41 l’année suivante.
Les bourgeois et notables payaient plus cher – sans doute pour des services plus réguliers, et peut-être de meilleure qualité.

Ce petit tour d’horizon me donne une idée de ce qu’était le quotidien de mon ancêtre chirurgien, et ce que recouvraient les soins médicaux au XVIIIe siècle – assez pour ne pas regretter d’être née à la fin du XXe siècle en Europe occidentale... [7]

NOTES
[1] Pour en savoir plus sur les Pays de la Généralité, vous pouvez consulter l’article dédié sur Wikipédia : https://fr.wikipedia.org/wiki/Pays_de_la_G%C3%A9n%C3%A9ralit%C3%A9 [consulté le 25 avril 2026].
[2] Johan BIESMAN apparaît dans les registres des guildes comme chirurgien entre 1696 et 1699, et il sera doyen de sa guilde en 1698.
[3] Le poorter est un bourgeois ayant acquis (ou hérité) le droit de résider à l’intérieur des portes de la ville, ce qui lui conférait des privilèges politiques et économiques. Voir article « Poorter » sur Wikipedia (en néerlandais) : https://nl.wikipedia.org/wiki/Poorter [consulté le 25 avril 2026].
[4] Johannes BIESMAN est mort plutôt jeune, lui aussi, autour de 35 ans.
[5] Il ne s’agit pas de la même malaria qui sévit dans les zones tropicales.
[6] Ton Kappelhof, Snijden, scheren en smeren : Bestaan en gezondheid in Zevenbergen rond 1700 [Couper, raser et enduire : conditions de vie et santé à Zevenbergen autour de 1700]. Paru dans Jaarboek "de Oranjeboom" 65, 2012.
J’ai également consulté :
l’article « Chirurgijn » du site http://www.beroepenvantoen.nl [Métiers d’autrefois] ;
l’article consacré au chirurgien Cornelis SOLINGEN sur le site Streekgeschiedenis Alblasserwaard, consultable à l'adresse https://geschiedenisalblasserwaard.wordpress.com/2019/01/26/cornelis-solingen/ [consulté le 26 avril 2026].
[7] Et encore, je n’ai parlé ici ni du traitement des hernies, ni de la trépanation... Mais vous pouvez consulter les planches du traité de Cornelis Solingen si vous voulez en savoir plus !














Comme cette documentation est intéressante ! Ce billet m'aide à comprendre mieux la pratique de mes chirurgiens parisiens.
Quel bel article ! et si bien documenté ! Les livres de comptes sont une vraie richesse ... mais qui fait peur également ; les laxatifs et les saignées semblent être administrés au petit bonheur la chance ! Je n'aurais pas aimé être malade à cette époque !